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Juin
Interview de l’ambassadeur Diego Mellado : UE-Algérie : 20 ans de coopération, défis économiques, tensions diplomatiques et enjeux géopolitiques en Méditerranée
Vingt ans après l’entrée en vigueur de l’Accord d’association entre l’Algérie et l’Union européenne, l’Ambassadeur de l’Union européenne à Alger, Diego Mellado, dresse un bilan globalement positif de cette coopération. Il revient dans cette interview pour Casbah Tribune sur les enjeux stratégiques du partenariat, les ajustements nécessaires face aux nouvelles réalités économiques, les tensions diplomatiques avec certains États membres et la position européenne sur le Sahara occidental. Diplomate de carrière d’origine espagnole, il a été chef de la section de coopération économique à la Délégation de l’UE en Égypte puis Chef de la section politique à la Délégation de l’UE en Turquie avant de réprésenter l’Union européenne au Pérou. Diego Mellado a pris ses fonction à Alger en septembre 2024.
Casbah Tribune : Quel bilan général tirez-vous de la coopération entre l’Algérie et l’Union européenne, vingt ans après la signature de l’Accord d’association ?
Diego Mellado : En réalité, cela fait vingt ans depuis l’entrée en vigueur de l’accord, qui avait été signé en 2002 à Valence, je crois, et est entré en vigueur en 2005. Cette année est donc une année de commémoration.
Pour nous, le bilan de la coopération avec l’Algérie est tout à fait positif. Nous avons un partenariat solide avec l’Algérie dans toute une série de domaines qui sont essentiels tant pour l’Europe que pour l’Algérie : le commerce, l’énergie, la mobilité, les investissements, entre autres. Bien sûr, il reste encore beaucoup à faire, et nous comprenons parfaitement que l’Algérie révise constamment sa politique de développement économique et commercial, ce qui est légitime, totalement légitime même.
Mais malgré cela, nous avons réussi, au fil de ces vingt années, à consolider nos relations. Nous avons mis en place des mécanismes qui nous permettent de nous rencontrer à haut niveau pour échanger de manière permanente sur des sujets d’intérêt commun. Nous travaillons aussi à une échelle régionale, notamment dans le cadre euro-méditerranéen.
Et puis, l’Europe avance actuellement avec différents partenaires, y compris l’Algérie, vers la définition d’un nouveau cadre relationnel. Ce cadre prend la forme d’un « pacte pour la Méditerranée ». Tout cela est possible parce que cela fait vingt ans que nous bâtissons une relation de confiance. Et c’est pour cette raison que, même s’il y a matière à commentaire et à débat, comme nous allons probablement y revenir, le bilan global, selon nous, est clairement positif.
Cet accord d’association a pourtant été fréquemment critiqué par les autorités algériennes, parfois avec des mots assez durs, notamment de la part du ministre des Affaires étrangères. Quels compromis ont été trouvés aujourd’hui pour l’amender ou le faire évoluer dans l’intérêt des deux parties ?
Nous sommes d’accord avec les autorités algériennes sur un point essentiel : il faut trouver des compromis qui soient véritablement gagnant-gagnant. Il est aussi nécessaire de s’adapter aux réalités actuelles.
Il y a aujourd’hui une nouvelle réalité économique. L’Algérie exprime le besoin de diversification économique et de développement industriel. C’est une nécessité que nous comprenons très bien. D’ailleurs, en Europe aussi, nous sommes dans une logique similaire. Vous avez peut-être vu le rapport Draghi de l’an dernier, qui évoque toute une série de secteurs industriels dans lesquels l’Europe doit se réapproprier les chaînes d’approvisionnement, relancer le développement technologique, et même rapatrier certaines activités – soit en Europe, soit chez des pays voisins, dans une logique de « nearshoring ».
Cela correspond à une réorientation industrielle, et je comprends très bien qu’en Algérie ce besoin se fasse également sentir. D’ailleurs, hier ou aujourd’hui, la Banque mondiale s’est exprimée sur le développement économique de l’Algérie, en saluant sa forte croissance et plusieurs signaux positifs, tout en soulignant une certaine dépendance persistante au secteur des hydrocarbures. Donc cette volonté de diversification est légitime et partagée.
Nous avons parfaitement compris les arguments des autorités algériennes sur la nécessité de protéger certaines industries locales. Nous pensons qu’il est possible d’évoluer vers des formules qui soient transparentes, non discriminatoires, et qui prennent en compte les intérêts des deux parties – européens et algériens. Il est aussi important de rappeler que nous sommes un bloc commercial, ce qui signifie que nous offrons à nos partenaires l’accès à un grand marché. En retour, nous attendons un traitement équitable en tant que bloc.
Dans cette optique, nous considérons que le pacte pour la Méditerranée, ainsi qu’un éventuel pacte sur les investissements ou sur les infrastructures, pourraient être des pistes de collaboration fructueuses. L’Union européenne a aussi lancé l’initiative « Global Gateway », qui vise à développer, conjointement avec des partenaires, des infrastructures stratégiques, efficientes économiquement, capables de connecter l’Europe à l’Algérie et aux autres pays des deux rives de la Méditerranée.
Nous travaillons sur ces axes – investissements, infrastructures – en tenant compte des intérêts de chacun. C’est cela, le nouveau cadre que nous envisageons ensemble.
Quelle est la position actuelle de l’Union européenne concernant les répercussions de la crise entre l’Algérie et certains États membres, notamment l’Espagne (même si les tensions se sont apaisées), mais aussi la France ? Bruxelles défend-elle une vision collective face à cette crise, notamment entre l’Algérie et la France ?
L’Union européenne est un bloc, cela ne fait aucun doute. Nous sommes unis, mais aussi riches de notre diversité. Cette solidarité n’exclut pas la pluralité des approches. Traiter avec l’Europe en tant que bloc offre de nombreux avantages : l’accès au marché unique, la libre circulation dans l’espace Schengen, l’utilisation d’une monnaie forte – l’euro – qui renforce la sécurité des échanges commerciaux, et bien d’autres bénéfices.
Ce bloc européen exerce certains attributs de la souveraineté des États membres. Par exemple, les politiques commerciales relèvent de la compétence exclusive de l’Union. Il est donc essentiel que les relations entre l’Union européenne et l’Algérie, mais aussi avec tous les partenaires, reposent sur des bases solides avec chacun des États membres, sans discrimination.
C’est le message que nous adressons aux autorités algériennes, tout en reconnaissant que chaque État membre conserve une certaine autonomie en matière de politique étrangère. Chaque pays a son histoire, sa personnalité, ses relations particulières. Les relations entre la France et l’Algérie, par exemple, sont marquées par un héritage historique très fort
Il faut donc trouver un équilibre entre cette réalité historique et la volonté d’unité européenne. Mais en tant qu’Union européenne, nous insistons toujours sur l’importance d’avoir de bonnes relations avec tous les États membres, afin de renforcer globalement la relation entre l’Algérie et l’Europe en tant que bloc.
Le ministre français de l’Intérieur a déclaré que la France pouvait bloquer les discussions entre l’Union européenne et l’Algérie sur l’Accord d’association. Partagez-vous cette affirmation ? Est-ce réellement possible ?
Je dois être très clair sur ce point : je ne peux pas me prononcer sur les propos d’un ministre d’un gouvernement national. Ce que je peux dire, c’est que nous, à l’échelle européenne, travaillons dans le cadre des institutions européennes. La France y joue bien sûr un rôle important, comme tous les États membres.
Nous poursuivons notre travail avec tous les pays membres – la France, l’Espagne et les autres – qui soutiennent activement le renforcement des relations avec l’Algérie. Il y a quelques semaines, par exemple, le Directeur général pour la Méditerranée de la Commission européenne – un poste équivalent à un secrétaire d’État – s’est rendu en Algérie. Cette visite, qui correspond à un très haut niveau de dialogue, a été préparée en concertation avec tous les États membres à Bruxelles, comme cela se fait toujours.
Donc du point de vue des institutions européennes, la coopération avec l’Algérie se poursuit dans un cadre collectif et coordonné avec l’ensemble des États membres.
Ces différends diplomatiques peuvent-ils avoir un impact sur la politique européenne de voisinage, notamment avec les pays du Sud de la Méditerranée ?
La politique de voisinage est aujourd’hui absolument stratégique pour l’Europe. Il est évident que l’Europe est en train de redéfinir sa politique étrangère dans ses dimensions économique, stratégique, militaire, sécuritaire…
La géographie a retrouvé toute son importance au XXIe siècle. On a peut-être traversé une période où l’on pensait qu’elle comptait moins, notamment sur le plan économique, où l’Europe cherchait à assurer sa compétitivité en s’appuyant sur des partenaires très éloignés, notamment en Asie. Aujourd’hui, il est clair que pour des raisons de sécurité, de stabilité, et de développement, notre voisinage direct est fondamental.
C’est pourquoi l’Union européenne est en train de se repositionner stratégiquement sur le Sud, la Méditerranée. C’est une région complexe, marquée par de nombreux conflits : Gaza, Israël, Liban, Libye… Ces crises montrent combien il est urgent de travailler avec l’ensemble des partenaires de la région.
L’Algérie, en particulier, est une puissance régionale, un pays avec lequel nous pouvons faire beaucoup dans les domaines stratégiques, la sécurité, la défense. Le Sahel aussi, qui est un voisinage immédiat de l’Europe, est une zone dans laquelle l’Algérie joue un rôle très important.
Ces tensions diplomatiques ponctuelles avec certains États membres ne doivent pas nous faire perdre de vue l’essentiel : la stabilité, la prospérité et la sécurité de l’Europe dépendent en grande partie de la qualité de ses relations avec ses voisins. C’est pour cela que nous avons mis en place une direction générale spécifiquement dédiée à la Méditerranée – une sorte de ministère de la Méditerranée.
Quelle est aujourd’hui la position officielle de l’Union européenne sur la question du Sahara occidental ? On observe que plusieurs États membres – comme l’Espagne, la France ou encore le Royaume-Uni – ont récemment adopté des positions différentes sur ce dossier. L’Union européenne a-t-elle une position commune ? Et comment expliquer ces disparités ?
Du point de vue de l’Union européenne, ce qui est essentiel – et cela figure dans nos traités – c’est que l’Union fonctionne avant tout comme une communauté fondée sur le droit. C’est ce qui permet à 27 États membres de travailler ensemble : le respect commun de l’État de droit, à la fois en interne et à l’international.
Et aujourd’hui, dans un monde où de moins en moins d’acteurs respectent le droit international, l’Europe continue de le faire. C’est une de ses marques de fabrique.
Concernant la question du Sahara occidental, la position de l’Union européenne a toujours été la même : nous respectons le droit international. Cette position est constante.
Il y a d’ailleurs eu plusieurs arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) ces dernières années, dans lesquels la Cour s’est prononcée sur la légalité d’accords conclus entre l’UE et le Maroc, notamment en lien avec le Sahara occidental. Ces décisions ont conduit l’Union à réadapter certaines de ses positions, tout en réaffirmant à chaque fois son attachement au cadre juridique international.
Cela dit, dans le cadre du respect du droit international, les États membres disposent d’une marge d’appréciation, en particulier sur les sujets de politique étrangère, qui relèvent encore en partie de la souveraineté nationale. Ainsi, certains États peuvent exprimer des préférences politiques, des soutiens ou des orientations spécifiques – par exemple en soutenant le plan d’autonomie proposé par le Maroc – mais cela n’empêche pas que, sur le plan juridique, tous les États membres et l’Union européenne dans son ensemble restent alignés sur la primauté du droit international.









