13
Mai
L’Ambassadeur de l’UE à Casbah Tribune : “L’Algérie est une grande puissance musicale et culturelle”
Dans le cadre des initiatives menées par la Délégation de l’UE en Algérie, notre rédaction a rencontré l’ambassadeur de l’Union européenne en Algérie, Diego Mellado Pascua.
Au cours de cet entretien accordé à Casbah Tribune, plusieurs sujets ont été abordés, notamment la coopération culturelle avec l’Algérie, les actions portées par la Délégation, ainsi que les événements et activités prévus durant la saison estivale.
Casbah Tribune : La culture peut-elle parfois faire passer des messages que la politique n’arrive pas à transmettre ?
Diego Mellado :Oui, tout à fait. À travers la culture, on peut parfois faire passer des messages, mais aussi montrer certains aspects d’une relation bilatérale entre l’Europe et l’Algérie que la politique n’arrive pas toujours à exprimer. Je pense que la culture peut être très utile aussi dans les relations politiques.
Casbah Tribune :Est-ce qu’un concert, un cinéma ou une exposition peuvent réellement rapprocher deux peuples ?
Oui, absolument. La musique, le cinéma ou encore les arts visuels peuvent transmettre des messages qui touchent les deux peuples en même temps. Il existe parfois un langage commun, une histoire commune et des références partagées. Même si chacun peut recevoir ces messages différemment, ce genre d’événements permet de créer de très beaux échanges.
Selon vous, qu’est-ce qui rapproche le plus la culture algérienne et l’Europe aujourd’hui ?
L’histoire est très présente. Elle peut être plus proche avec certains pays comme la France, mais même pour moi qui suis espagnol, nous avons partagé pendant des siècles un même espace culturel, historique et civilisationnel. Mais l’Algérie est surtout un grand pays méditerranéen et cela va bien au-delà de l’Espagne ou de la France. La Méditerranée unit énormément de pays et représente un héritage commun très important.
Vous assistez à de nombreux événements culturels en Algérie. Qu’est-ce qui vous surprend encore dans la scène artistique actuelle ?
J’essaie effectivement d’assister à beaucoup d’événements culturels. Ce qui me surprend agréablement, c’est l’importance de la tradition. Elle est très présente, très forte et permet au public algérien de se connecter facilement aux spectacles. Les Algériens sont très fiers de leur tradition et c’est très beau pour moi, en tant qu’étranger, de découvrir cela ici.
Cette année, la scène culturelle algérienne semble évoluer avec une nouvelle énergie. Quel regard portez-vous sur cette dynamique ?
Cela fait un an et demi que je suis en Algérie et ce qui m’interpelle, c’est qu’il y a beaucoup de créativité. Je suis assez en contact avec la scène de l’art contemporain. D’ailleurs, à la résidence de l’Union européenne, nous avons organisé deux rencontres autour de l’art contemporain. Même lors de la Journée de l’Europe, plusieurs artistes contemporains algériens se sont produits à la résidence. Nous avons également un partenariat avec des artistes pour la fresque située à l’entrée de la résidence de la délégation. J’ai donc pu voir beaucoup de choses qui se font ici et il y a vraiment beaucoup de talent et de créativité. À l’occasion de la Journée de l’Europe, un artiste a notamment présenté une création rendant hommage à la femme révolutionnaire algérienne, à ces femmes qui se sont battues pour l’indépendance du pays. « C’était un très beau projet ».
Y a-t-il une discipline artistique algérienne qui mérite, selon vous, davantage de visibilité en Europe ?
Oui, je dirais sans hésiter la musique. L’Algérie est probablement l’une des plus grandes puissances musicales de la région, voire du monde. La diversité musicale du pays est incroyable : le raï, le chaâbi, le malouf, les musiques du Sud et du Sahara… C’est une richesse extraordinaire. Ce qui est remarquable aussi, c’est que plusieurs de ces styles ont su se moderniser et évoluer avec les tendances contemporaines. Cette diversité mérite d’être beaucoup mieux connue en Europe.
Une programmation culturelle 2026 tournée vers les échanges
L’été culturel de l’Union européenne en Algérie revient cette année avec une programmation riche. Comment cela fonctionne-t-il et qu’avez-vous envie d’apporter de différent cette année ?
Nous avons déjà commencé à développer cette approche l’année dernière. L’idée est de créer davantage d’échanges avec le public algérien autour de plusieurs domaines : l’art, l’artisanat, le cinéma, la musique ou encore le sport. D’ailleurs, le 23 mai prochain, une course sera organisée au parc Dounia.
Dans le domaine musical, nous souhaitons aussi proposer des choses différentes, notamment un peu plus de musique électronique, en complément des styles plus traditionnels ou folkloriques que nous avions mis en avant auparavant.
Nous voulons également travailler davantage avec les professionnels de la culture. La culture est essentielle, mais elle doit aussi fonctionner comme un secteur créatif et entrepreneurial. Nous souhaitons donc créer plus d’espaces de rencontres entre artistes, galeristes, écrivains et photographes.
Nous préparons notamment une rencontre entre galeries d’art et galeristes d’ici la fin de l’année. Nous aimerions aussi organiser davantage de rencontres littéraires, notamment à l’occasion du SILA, avec des écrivains dont les romans ont été adaptés au cinéma, afin de créer une belle synergie entre littérature et cinéma.
Préparez-vous également des collaborations inédites avec des artistes algériens ?
Oui, bien sûr. Les collaborations sont toujours au cœur de nos activités. Nous travaillons actuellement sur un projet réunissant plusieurs photographes européens venant de différents pays du nord et du sud de l’Europe. Ils viendront porter un regard photographique sur différentes régions de l’Algérie avant d’échanger ensuite avec des photographes algériens. C’est quelque chose que nous n’avions pas organisé depuis longtemps et cela promet d’être très intéressant.
Quel a été votre plus beau moment de découverte culturelle depuis votre arrivée en Algérie ?
Pour moi, il y a quelque chose de très particulier : la musique andalouse. Je suis andalou, je viens du sud de l’Espagne, mais chez nous, cette musique a pratiquement disparu du quotidien. En Algérie, au contraire, elle est encore très présente et vivante.
Les Algériens connaissent les différentes écoles, les variations constantinoises, algéroises ou oranaises. Vous avez réussi à préserver cette tradition commune que nous avons perdue en Espagne. C’est quelque chose qui me touche énormément.
Y a-t-il un artiste algérien que vous avez découvert ici et qui vous a particulièrement marqué ?
J’ai découvert beaucoup d’artistes depuis mon arrivée, notamment dans la musique andalouse, le malouf et le chaâbi. J’ai aussi vécu de très belles soirées à la Casbah autour du chaâbi avec un grand musicien dont je ne me souviens malheureusement plus du nom, mais qui m’a profondément marqué.
Sinon, parmi les artistes connus, voir le groupe mythique Raina Rai en concert ici à Alger était vraiment fantastique. J’ai énormément aimé ce moment.
Quel est le dernier événement culturel en Algérie où vous vous êtes dit : “Ça, c’était vraiment spécial” ?
Le concert de Raina Rai était très beau, mais ce qui me touche toujours particulièrement, c’est le chaâbi à la Casbah, parce que c’est pratiquement le lieu où cette musique s’est développée au début du XXe siècle, comme une évolution plus populaire de la musique andalouse. C’est toujours quelque chose de très intense. D’ailleurs, pendant le ramadan, nous avions organisé un iftar à la Casbah et invité un musicien ukrainien. Il devait initialement participer à un autre concert, mais en découvrant cette ambiance et cette musique chaâbi, il a été tellement ému qu’il a sorti spontanément son instrument traditionnel ukrainien pour jouer avec les musiciens algériens.
C’était un moment totalement improvisé entre un orchestre de chaâbi et un musicien ukrainien, et ce sont souvent ces moments spontanés qui deviennent les plus beaux souvenirs.
Pensez-vous que les jeunes consomment la culture différemment aujourd’hui ?
Oui, très clairement, notamment à travers les réseaux sociaux. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes découvrent la culture via TikTok, Instagram ou d’autres plateformes. Même la lecture passe souvent par les réseaux sociaux : ils découvrent un livre grâce à une vidéo ou une recommandation avant même de le lire.
La manière de consommer la culture a changé. Désormais, les échanges commencent parfois avant même d’assister à un spectacle ou de découvrir une œuvre. Les réseaux sociaux permettent déjà de partager des recommandations, des émotions et des impressions autour de la culture.
Si vous pouviez créer un projet culturel idéal entre l’Algérie et l’Europe, sans aucune limite de budget ou d’organisation, à quoi ressemblerait-il ?
Je pense immédiatement à la musique. L’Algérie possède un patrimoine musical exceptionnel. J’aimerais imaginer un grand festival itinérant reliant les grands sites historiques algériens : les ruines romaines, les palais et ruelles de la Casbah, les médinas ou encore les ksour du Sud.
L’idée serait de créer des rencontres entre les musiques algériennes et différents styles européens : le jazz, le flamenco, les musiques folkloriques des Balkans ou encore d’Europe centrale. Faire dialoguer toutes ces influences dans des lieux aussi chargés d’histoire serait magnifique.
Entre les concerts, les expositions et les festivals de cinéma, où vous sentez-vous le plus à votre place ?
J’aime vraiment tout, mais j’ai une affection particulière pour le cinéma. J’adore le cinéma et je suis très heureux du festival que nous organisons ici. J’essaie également de découvrir le cinéma algérien et je continuerai à le faire.









