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La guerre sans visages : le Moyen-Orient à l’heure de la censure des morts

ll y a quelque chose d’obscène dans la propreté de cette guerre. Depuis que les États-Unis et Israël ont lancé leurs premières frappes contre l’Iran le 28 février, les écrans du monde entier se sont remplis de panaches de fumée, de graphiques militaires, de porte-parole en uniforme récitant des bilans aussi précis qu’abstraits.

Plus de 1.200 morts selon le ministère iranien de la Santé, 1.708 selon l’ONG HRANA, 486 au Liban, des dizaines dans les pays du Golfe. Des chiffres qui circulent, qui s’accumulent, qui finissent par s’annuler mutuellement dans l’esprit du téléspectateur. Mais pas un visage. Pas une dépouille. Pas une mère qui pleure dans une rue de Téhéran. Ce vide n’est pas un accident. C’est une politique.

La transparence sélective de la mort

Le régime iranien a très tôt compris qu’une guerre se gagne aussi dans le registre des images. Interdire la publication des faire-part d’obsèques, verrouiller l’accès des journalistes étrangers, Téhéran dit n’avoir reçu que très peu de demandes d’accréditation, hormis d’Al Jazeera, de CNN, de l’agence turque Anadolu et de quelques médias turcs, contrôler minutieusement ce que l’on voit des destructions : telle est la grammaire visuelle d’un régime qui entend démontrer sa résistance sans exhiber ses plaies. Les milliers de frappes israéliennes n’auraient produit, à en croire le silence officiel, que des gravats sans chair. La mort, en Iran, est d’État, et l’État en a le monopole narratif.

Mais Téhéran n’est pas seul dans cette entreprise d’effacement. Dubaï, Abu Dhabi, Doha, Riyad, Koweït City : dans l’ensemble des monarchies du Golfe frappées par les représailles iraniennes, les autorités ont imposé un black-out quasi total sur les victimes. Vingt-trois morts officiellement reconnus dans la région, dont sept militaires américains, chiffres que le Centcom distille avec la même économie de mots qu’un communiqué financier. Ces États qui ont fait de leur image de prospérité et de stabilité leur principal produit d’exportation ne peuvent se permettre que la mort vienne ternir la vitrine. Le luxe et le sang font mauvais ménage dans les brochures touristiques.

L’héritage américain : la mort propre comme doctrine  

Cette « sanitisation » du conflit ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une longue tradition de communication de guerre inaugurée, ou plutôt perfectionnée, par Washington. Après le 11 septembre 2001, l’administration américaine a imposé l’interdiction de photographier les morts et même les cercueils de soldats rapatriés d’Afghanistan et d’Irak. La justification officielle était humaine, protéger le deuil des familles, préserver la dignité des morts. En réalité, il s’agissait de protéger l’opinion publique de la conséquence la plus brutale et la plus convaincante de toute décision de guerre : un corps dans un sac.

Cette doctrine a désormais contaminé tous les belligérants du conflit moyen-oriental. Chacun, pour ses raisons propres, a adopté le même manuel : montrer la puissance de feu, taire le prix humain. Les Iraniens veulent prouver qu’ils résistent. Les monarchies du Golfe veulent préserver leur image. Et les Occidentaux, faute de correspondants déployés sur le terrain, les rédactions n’en ont plus les moyens, les régimes n’en délivrent plus les visas, couvrent le conflit depuis leurs studios, en appliquant, souvent sans le formuler, la grille de lecture que Washington leur a fournie.

Une guerre de civilisation sans son iconographie 

Ce qui manque ici, c’est précisément ce qui a fait basculer l’opinion mondiale sur d’autres conflits. Le petit Aylan Kurdiéchouée sur une plage turque. La photo de Nick Ut au Vietnam. Les images de Lynsey Addario au Liban, en Syrie, en Libye. Cette grande photographe du New York Times, dont les portraits des victimes de guerre ont contribué à forcer des débats que les diplomaties préféraient éviter, est l’archétype d’un journalisme de terrain qui rend à la mort son visage individuel, irréductible, insupportable. Ce journalisme-là est aujourd’hui structurellement empêché au Moyen-Orient, non par manque de courage des reporters, mais par la conjonction d’un refus d’accréditation et d’une indifférence croissante des rédactions à financer des déploiements coûteux sur des théâtres d’opérations fermés.

Car ce conflit est aussi une guerre de civilisation et de religion, même si peu osent l’énoncer avec cette franchise. Les commentateurs européens l’habillent volontiers en termes géopolitiques ou énergétiques. Le vrai récit dominant, celui qui structure les angoisses des opinions publiques occidentales, c’est le prix à la pompe. Comment s’assurer que l’automobiliste de Berlin ou de Saint-Louis ne paie pas son litre d’essence vingt centimes de plus ? Comment garantir que le détroit d’Ormuz ne ferme pas, que les chaînes d’approvisionnement asiatiques ne s’emballent pas, que le slip Calvin Klein reste à son prix ? La mort d’un enfant à Ispahan ou à Téhéran pèse infiniment moins dans cette équation que le cours du Brent.

Le double standard de la douleur visible  

Il suffit de comparer pour mesurer l’abîme. À Gaza, Al Jazeera a déployé, malgré toutes les obstructions israéliennes, une couverture visuelle d’une intensité rarement égalée. Des images qui ont polarisé les opinions, nourri des manifestations sur les campus américains, contraint la presse occidentale à douter de la véracité des atrocités. Ces images existaient parce que des journalistes palestiniens y étaient, parce que des médias choisissaient de les publier, et parce que l’une des parties au conflit, le Hamas, dans une logique inverse mais symétrique, avait tout intérêt à ce que la souffrance palestinienne soit documentée.

En Iran, aucune de ces conditions n’est réunie. Le régime des mollahs réprime ses propres citoyens dans l’obscurité, Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté les manifestants tués par les forces de sécurité entre le 31 décembre 2025 et le 3 janvier 2026, contraignant certaines familles à attribuer publiquement la mort de leurs proches à des accidents, sous peine de représailles. Les victimes des frappes étrangères, elles, n’ont même pas droit à ce théâtre macabre de la négation : elles n’existent tout simplement pas dans l’espace médiatique.

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