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Élire Sansal, ignorer Ernaux, Perrot et Ozouf : le paradoxe académique

L’Académie française compte 40 sièges, occupés à vie. Cinq sont actuellement détenus par des femmes, soit 12,5 % de l’effectif. Cette proportion est stable depuis plusieurs années et reste faible au regard de la parité.

L’entrée de Boualem Sansal à l’Académie française interroge le système de sélection qui la rend possible. L’Académie se donne pour mission de veiller sur la langue française et de consacrer celles et ceux qui lui ont apporté un rayonnement durable, central et structurant. Or, si l’on applique strictement ces critères, le contraste avec de nombreuses femmes écartées est manifeste.

Boualem Sansal est un écrivain médiatisé à bon escient mais son œuvre est relativement circonscrite, tardive, et son apport à la langue française relève davantage du témoignage politique et du positionnement idéologique que d’un travail profond, continu et innovant sur la langue elle-même. Son rayonnement est sectoriel, largement porté par le débat idéologique et médiatique.

À l’inverse, plusieurs femmes vivantes présentent un impact nettement supérieur sur la langue française : 1.Annie Ernaux, dont l’écriture a transformé durablement les usages narratifs et dont l’influence mondiale est attestée par un prix Nobel ;

2.Hélène Cixous, dont l’œuvre théorique et littéraire irrigue depuis des décennies la réflexion sur la langue ; 3.Julia Kristeva, qui a profondément marqué la linguistique, la critique et la pensée du langage ;

4.Maylis de Kerangal ou Marie Darrieussecq, dont le travail stylistique est étudié, traduit et enseigné bien au-delà de la France.

5. Mona Ozouf et Michelle Perrot ont profondément renouvelé l’écriture de l’histoire en langue française, en l’inscrivant au cœur du débat intellectuel contemporain.

Le problème n’est donc pas Sansal en tant qu’écrivain, mais le déséquilibre structurel qu’il révèle : une institution qui continue de consacrer prioritairement des trajectoires masculines, même lorsque des œuvres féminines présentent un rayonnement linguistique, académique et international supérieur. Ce décalage affaiblit la cohérence même du discours académique sur l’excellence.

Du point de vue féministe, il ne s’agit pas de réclamer une faveur, mais de rappeler une hiérarchie des faits : la langue française est aujourd’hui portée, transformée et diffusée par des femmes dont l’absence de l’Académie ne peut plus être justifiée par des critères intellectuels. Leur exclusion relative n’est pas neutre ; elle est le produit d’un système lent, endogame, historiquement masculin, qui peine à reconnaître là où l’autorité linguistique s’est déjà déplacée.

En ce sens, l’élection de Boualem Sansal n’est pas une erreur individuelle, mais un symptôme : celui d’une Académie porteuse encore de relent politique du patriarcat français encore résistant.

Zoubida Berrahou

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