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Al-Sitt à Alger : Oum Kalthoum entre audace cinématographique et zones d’ombre
L’Algérie a accueilli la première projection honorifique du film Al-Sitt dans la salle de cinéma du centre commercial Garden City, en présence de nombreuses personnalités officielles, culturelles et médiatiques. Cette affluence a conféré à l’événement une dimension particulière, dépassant le simple cadre d’une projection cinématographique pour devenir une occasion de débat sur la manière dont le cinéma arabe aborde ses grandes figures artistiques, rapporte le journal électronique Tariq News.
Réalisé par Marwan Hamed, sur un scénario de Ahmed Mourad, et avec Mona Zaki dans le rôle d’Oum Kalthoum, le film propose une approche différente des traitements classiques auxquels le public est habitué lorsqu’il s’agit de la « Kawkab Ach-Charq ». Le long-métrage ne cherche ni à retracer sa vie de la naissance à la mort, ni à établir une chronologie rigoureuse. Il opte plutôt pour une succession de moments choisis, présentés sous forme de fragments discontinus, rompant avec la linéarité traditionnelle et reconstruisant le personnage à travers des instants clés de sa vie artistique et humaine.
Ce choix esthétique et intellectuel éloigne clairement le film du récit hagiographique habituel, et présente Oum Kalthoum comme un être humain aux multiples facettes, plutôt que comme une icône figée et achevée. Cependant, cette audace ouvre également la voie à de nombreuses remarques et interrogations, notamment lorsque l’interprétation glisse de la relecture vers la réinvention.
Selon nos confrères de Tariq News, dans plusieurs scènes, le film va loin en proposant une image déroutante et inhabituelle d’Oum Kalthoum : on la voit brûler ses disques et fumer une cigarette, dans une tentative manifeste de briser l’image stéréotypée profondément ancrée dans la mémoire collective. Le film suggère également, de manière explicite ou implicite, son implication dans une relation amoureuse avec le roi Farouk — une hypothèse extrêmement sensible, jamais tranchée historiquement et toujours sujette à controverse parmi chercheurs et historiens.
Le film va plus loin encore en présentant Oum Kalthoum comme actrice du champ journalistique : elle apparaît comme cofondatrice d’un journal avec un journaliste, allant jusqu’à y écrire des articles d’opinion. Ces choix narratifs, bien qu’ils servent une vision cinématographique cherchant à élargir le champ du personnage, sont introduits sans préparation ni approfondissement suffisants, ce qui les rend parfois plus proches de la supposition dramatique que d’une lecture solidement construite sur le plan narratif.
Le problème central n’est pas l’audace en soi, mais l’absence d’un point de vue clair pour la structurer. Le film effleure de nombreuses idées : la femme forte, l’artiste intransigeante, l’être humain inquiet, la figure politique non déclarée… mais sans en adopter aucune comme axe central. Les idées apparaissent puis disparaissent rapidement, sans se transformer en positions dramatiques pleinement développées, laissant le spectateur entouré de questions plutôt qu’avec un sentiment de compréhension.
Cette confusion intellectuelle se reflète également dans la forme visuelle, notamment dans l’utilisation du noir et blanc sans justification symbolique constante, ainsi que dans le rythme rapide et le montage saccadé, qui ne laissent pas au spectateur le temps de s’arrêter ou de contempler, transformant certaines séquences en moments visuellement brillants mais dramatiquement limités.
Malgré cela, il est impossible de nier que Al-Sitt est un film divertissant et différent de la production dominante. On peut lui reconnaître le mérite d’avoir tenté de briser le moule traditionnel des films biographiques dans le cinéma égyptien, même si cette tentative trébuche par endroits.
Ce qui a particulièrement marqué lors de la projection algérienne, c’est la dimension symbolique de la présence. La ministre de la Culture, Malika Bendouda, a assisté à la projection sans protocole officiel, aux côtés de plusieurs artistes algériens, dont Samia Meziane et Khaled Benaïssa, ainsi que de journalistes, parmi lesquels Hmida Layachi.
La présence de l’acteur algérien Abdelkrim Derraji a également retenu l’attention, malgré son rôle modeste dans le film. Avant la projection, il a exprimé sa gratitude envers le réalisateur qui lui a accordé sa confiance et lui a confié ce rôle, dans un moment à forte portée symbolique illustrant l’ouverture des productions arabes aux talents algériens.
La soirée a également été marquée par la présence de Salim Aggar, actuellement chargé du suivi de la réalisation du film sur l’Émir Abdelkader, illustrant le croisement évident entre le débat autour des films biographiques en Égypte et les ambitions cinématographiques algériennes. Étaient aussi présentes Samira Hadj Djilani, directrice de la société de production exécutive du film Ahmed Bey, accompagnée de la journaliste Soraya Bouamama, ainsi que l’écrivain et journaliste Mahieddine Amimour.
En définitive, la première projection honorifique du film Al-Sitt en Algérie s’est imposée comme un événement à la fois culturel et critique. Un film qui divise le public, non pas parce qu’il est faible, mais parce qu’il a choisi une voie périlleuse pour aborder une figure de l’envergure d’Oum Kalthoum. Entre admiration pour l’audace et réserves face à certaines propositions, Al-Sitt demeure une expérience qui relance le débat autour de la question essentielle : comment le cinéma arabe peut-il relire ses grandes figures sans tomber ni dans le piège de la sacralisation, ni dans celui de la provocation gratuite ?






